Ça a commencé il y a 10 minutes

Ça a commencé il y a 10 minutes

Le reportage d’une vie

               Nouvelle écrite pour le concours de la Bibliothèque Le Marque Page 2006 ,

La phrase de départ pour le sujet était : “ça a commencé il y a 10 mm, cela fait plusieurs fois que je loupe l’événement…”

          Ça a commencé il y a dix minutes, cela fait plusieurs fois que je loupe l’événement…Cette fois je suis arrivée au bon moment. Je dois garder mon calme et ne pas me faire voir pour ne pas  compromettre l’action qui se déroule sous mes yeux. Le ressac de la houle marine me renvoie les embruns, les gouttelettes lèchent mon visage mais je ne dois pas bouger. Me voici allongée à plat ventre entre les herbes humides, à distance de la plage, mais le sable qui gagne du terrain, s’infiltre dans mes sous-vêtements. L’air est pourtant frais et vivifiant, j’ai dû penser à mettre une gabardine pour ne pas avoir froid, mais celle-ci me gêne au contraire, je ne me sens pas à l’aise à l’intérieur, je suis engoncée et ne suis pas libre de mes mouvements. Comme je dois rester immobile, cela devrait me satisfaire, mais je pense avoir mal réfléchi à la question climatique ce matin. Je voudrais épousseter ma joue droite, car la sueur perle et se mêle aux minuscules grains, mais je ne puis relâcher mon attention. L’œil calé sur l’objectif, je les observe à leur insu. J’ai été chargée de cette mission à cause de mon expérience dans ce domaine bien que celle-ci soit différente de toutes celles que l’on m’a confiées jusqu’à présent. Ils ont estimé que ma compétence, reconnue dans la profession, était ici la bienvenue, on ne pouvait imaginer un « bleu » à ma place. ’ai appris toutes les techniques de camouflage et à utiliser ma caméra ainsi que mes ustensiles de surveillance sans même faire frissonner le moindre pétale de fleur ou la moindre brindille. Même si, aujourd’hui, ma vigilance est menée à rude épreuve, je reste de marbre afin de ne manquer aucune seconde de ce que je vois ici. 

          A quelques mètres de moi seulement, je les surprends, ensemble, batifolant sans même mesurer le danger qu’ils encourent  à agir ainsi. Ils n’ont pris aucune précaution pour se préserver des regards indiscrets. D’ailleurs, ceci me permet de faire ce pour quoi l’on me paiera généreusement, comme ils ont dit. Je devrais savourer cette soudaine facilité qui s’offre à moi aujourd’hui car, dans mon métier, cela n’est pas toujours le cas. Je ne peux malgré tout m’empêcher de penser tout en filmant ces deux-là, j’imagine ce qui les a conduit ici et ce qu’ils feront après. Je ne suis pas un horrible personnage, ma conscience professionnelle ne m’interdit pas une certaine et réelle humanité. Elle s’est parée de ses plus beaux atours, se préparant minutieusement pour ce rendez-vous. L’a-t-elle retrouvé tout à l’heure, ou bien était-elle là avant lui ? Il plonge dans les vagues rafraîchissantes, s’éclaboussant joyeusement tel un enfant que les jeux de plages rendent heureux. Elle le regarde timidement puis détourne le regard. Elle semble s’éloigner, mais il l’appelle doucement. Elle aime se fait attendre et il doit redoubler d’ingéniosité pour qu’elle daigne le rejoindre à présent. L’outremer est une couleur qui ne ressemble à aucune autre, il est doux de se laisser planer à sa surface telle une ridule de ricochet, ou bien salvateur de s’enfouir entre ses vaguelettes de remous comme en apesanteur. Il se vautre à présent dans l’onde scintillante, minaudant pour lui plaire. La douce a beau faire la sourde oreille, je me dis, tapie derrière ma caméra silencieuse pour ne pas les effrayer, qu’elle en aura bientôt assez de ce jeu enfantin ; et elle le rejoindra dans les flots illuminés de leur amour déclaré. Elle s’approchera de lui et il saura que le moment d’extase est enfin arrivé.  

          Je suis là, immobile, extrapolant l’avenir de ces deux-là, tant ils occupent mon esprit. Je me sens peut-être trop impliquée dans cette mission et j’en oublie les simples règles qui régissent le sérieux de ma profession : patience et objectivité. Ma sensibilité me démontre-t-elle une fois de plus que je considère moins mon travail comme une activité professionnelle que comme un but à ma vie ? Car enfin, je ne connaissais pas ces deux tourtereaux avant ce jour. Comment puis-je tant me passionner pour leur devenir ? Ne suis-je pas en train de leur nuire au contraire par mon intrusion dans leur intimité ? Je dois les filmer à leur insu, cela ne va-t-il pas provoquer leur perte ?  Un instant, j’eus l’envie de vouloir tout arrêter et repartir en racontant que je n’avais rien vu du tout. Et puis, mes neurones en accélération, je réalisai que ma mission aurait tout autant de chance de leur être bénéfique. Je comptai donc sur un bon positivisme et replaçai précautionneusement mon objectif dans la meilleure direction. Une vision soudaine me frappa de stupeur : ils étaient enfin ensemble flottant à la surface de l’eau. Puis, d’un mouvement net et précis, il  plongea sous elle – excellent apnéiste qu’il est apparemment -, et je la vis gesticuler et pousser des petits cris. De temps à autre, s’agrippant à elle, il apparaissait quelques secondes puis disparaissait. Puis il lui mordilla le nez, quelle audace ! Elle gémit un  peu mais ne chercha pas à repousser l’étreinte de son partenaire. J’étais à la fois captivée et honteuse d’assister à leurs ébats amoureux. J’enregistrais tout cela sans en perdre une seconde . « Ils seront ravis de mon travail » pensais-je finalement avec un  professionnalisme exacerbé. Je les voyais à quelques mètres de moi, à la merci de n’importe qui et de n’importe quoi qui aurait pu surgir à ce moment précis. Je me disais que j’appartenais à leur monde depuis que je les avais rencontrés tout à l’heure, un peu comme le complice d’un couple que l’instinct ne peut détourner de leur désir. Il me semblait aussi que j’étais un peu leur protecteur à présent, scrutant les alentours pour débusquer un éventuel intrus voyeur qui gâcherait ce majestueux ballet aquatique. Dans mes rêveries, je ne vis pas le moment où il reprit sa place aux côtés de sa belle, se laissant flotter, mais ma caméra n’avait pas été aussi distraite que moi heureusement. Ils semblaient épuisés mais sereins. Déjà, ils s’éloignaient de moi, nageant harmonieusement et lentement tous les deux dans la fraîcheur du crépuscule… 

          La lune est trop haute à présent, les dernières minutes de mon film doivent être bien sombres. Je ne me suis pas rendue compte de  l’obscurité naissante, absorbée que j’étais par ce spectacle devant mes yeux. « Je devrai retravailler cela au retour » me dis-je simplement. La fatigue me gagnait moi aussi, la concentration est un catalyseur d’énergie, mais elle en fait perdre beaucoup.  Le couple était loin à présent et je n’avais pas été démasquée dans ma cachette herbeuse. Je pouvais aisément plier bagage, j’en avais assez vu pour aujourd’hui, de quoi remplir des Unes de magasines spécialisés. Il me fallait une bonne nuit de sommeil et dès demain, je rédigerais mon papier.  Alors, je ramasse ma caméra numérique et la place avec minutie dans son étui. C’est avec bonheur que je savoure la modernité : compacité et intelligence de la puce électronique. Terminé le gros paquetage encombrant des années précédentes, caméra à bobine, trépied, micro avec sa perche, désormais tout tient dans un minimum de place pour un résultat optimum.    

          Je me parlais à moi-même en souriant de mes pensées ironiques et reprenais le chemin que j’avais emprunté en venant. D’un pas décidé malgré la nuit qui s’installait, je pris malencontreusement une autre direction et me retrouvai rapidement perdue dans la pénombre. Mais, n’écoutant que mon courage et mon intuition féminine, je poursuivis dans cette voie et m’enfonçai un peu plus dans la forêt qui semblait se refermer sur mon passage. La lueur de l’astre lunaire accompagnait néanmoins mes pas, associée à la clarté de ma torche. Au détour d’un petit bosquet d’épineux, j’entendis soudain des bruits qui semblaient tous proches. J’éteignis aussitôt ma lampe, m’ accroupis derrière des fougères et attendis un moment. Les sons avaient plutôt l’allure de piaillements dont je ne comprenais pas la teneur, comme des petites plaintes et cela se passait à quelques embranchements d’arbres à peine. Je me mis à ramper, n’accordant aucun crédit à la végétation qui écorchait mes mains. Mon pantalon protégeait ma peau des blessures, mais ne s’épargnait aucun accroc. « J’en aurai pour des heures à le rapiécer » pensais-je. Mais je progressais petit à petit, n’ayant que la sphère nocturne et suave pour m’éclairer. 

                  Soudain, je stoppai net, les gémissements redoublaient de vigueur. C’est alors que mes yeux, habitués à présent au clair-obscur, les vis en contrebas : une trentaine d’individus, adultes et enfants, dans cette petite anse que faisait la côte, protégée du vent . Je fus surprise à nouveau par des cris perçants comme si l’on égorgeait quelqu’un.Je pris la position de guet dans le fourré le plus proche pour ne pas risquer de trahir ma présence.« Que se passe-t-il ? » me demandais-je sans attendre une réponse de quiconque.J’observais. Une vision d’horreur me fit frissonner. Je regardais du mieux que je pouvais,  mais aucune confusion n’était possible : un enfant était l’enjeu d’un irascible comportement.Je le voyais tiraillé entre deux individus. Il y avait un remue-ménage affolant mais, bizarrement, certains étaient calmes et presque en retrait par rapport à ceux qui provoquaient l’agitation, comme si le malheur des uns ne touchait pas les autres, ils semblaient ne pas vouloir prendre parti, comme si c’était chacun pour soi.Comment de tels agissements étaient-ils possibles ? Le jeune piaffait énergiquement et s’agrippait à celle qui semblait être sa mère, mais l’autre parvint à le lui soutirer et s’enfuit avec son mouvant butin. Le petit se débattit tant qu’il put mais en vain. Je n’en croyais pas mes yeux. Le kidnappeur avait rejoint les buissons à quelques pas de là et la mère était désespérée sans qu’aucun autre n’ait tenté de s’opposer à ce rapt.  « Que dois-je faire ? » Ce spectacle me remplit d’émotions contradictoires qui se bousculent en moi : dois-je intervenir et débusquer le voleur d’enfant pour le rendre à sa mère ? Dois-je les laisser régler leur différend entre eux ? Je n’ai pas eu le temps de brancher ma caméra pour enregistrer les preuves à charge. Dans l’ombre, je me suis assise pensive. J’entends toujours les plaintes de la jeune mère que la fatalité a poignardée en plein cœur. Pourquoi donc personne ne bouge dans ce groupe d’êtres vivants? Il leur serait pourtant facile de retrouver l’individu et son otage, ils ne sont pas cachés bien loin. Otage… Oui, c’est peut-être cela, et le ravisseur ne fera aucun mal à l’enfant et exigera une rançon à sa mère pour le lui rendre?Mais si j’agis, je risque de les voir tous s’enfuir à mon approche. J’ai un avantage et je dois le conserver : j’ai tout vu et je connais l’endroit où se trouve le prisonnier.  Si je contourne par l’ouest en me faufilant, j’atteindrai le rocher qui surplombe la cachette, et je resterai invisible à la communauté.  

          Lorsque j’atteignis ma nouvelle place, je les vis presque aussitôt. L’adulte avait lâché l’enfant mais observait sans relâche les alentours. Sa capture était vraiment très jeune, il était tout tremblant de peur et n’osait faire un pas. Il restait blotti contre une roche tapissée de mousse et ne criait plus. Je pensai que le moment était venu de descendre sans bruit,  et, profitant d’un moment d’inattention, d’attraper l’otage pour l’emmener à mon tour en le dissimulant dans mon ciré. Ensuite, une fois assurée que le danger était  passé – l’individu ayant quitté les lieux- j’irais rendre l’enfant à sa mère. J’entamai ma descente à travers les fougères et les lichens, puis me mis à nouveau à plat ventre entre les herbes qui me rapprochaient toujours un peu plus de ma téméraire entreprise de sauvetage. J’ouvris l’étui de ma caméra et me mis à filmer mes derniers pas. Dans l’objectif, le voleur et sa prise s’affichaient nettement, car j’avais pensé à régler la luminosité. Mais c’est alors que je vis une chose extraordinaire se dérouler sous mes yeux numérisés : La mère qui, tout à l’heure était désespérée se tenait là, sur le terrain que je croyais conquérir, droite et fière devant le chenapan qui lui imposait sa virile posture. Comme résignée, elle posa devant lui ce que je pensai être la rançon. Le petit déjà s’élançait vers sa génitrice en lui faisant des fêtes. Le ravisseur étudia un moment la « monnaie d’échange », et se mit à ramasser les petits coquillages que l’on venait de lui apporter en guise de « prix de rachat », puis il disparut dans l’eau sombre du rivage, sans plus se soucier de sa proie qui lui filait entre les pattes . A plat dos sur la surface, je le voyais encore s’affairer : il avait déposé une pierre plate sur son ventre et se mit à abattre avec force les coquilles sur ce galet, pour atteindre la chair et la porter à sa bouche. Il se délectait. 

          J’étais sidérée, et ravie d’avoir pu filmer tout ceci. Je détenais sans nul doute le reportage le plus important de ma carrière : les noces de deux loutres marines- cela faisait plusieurs fois que je loupais l’événement- et  le kidnapping d’un loutron par un mâle dominant pour obtenir de sa mère de la nourriture comme rançon.

©Dominique Guenin  – septembre 2006

(Pour info, ces pratiques chez les loutres d’eau douce sont vraies)

Cet article a 2 commentaires

  1. Magnifique, suspense jusqu’au bout

    1. Merci Evelyne 🙂

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