Jeu de Masques

Jeu de Masques

Une nouvelle « d’autant t’y citer »

          L’autre matin, en plein jour, je remontais la rue de Rome lorsque je fus soudain attiré par un manège insolite : deux adolescents tournaient autour d’une dame d’un âge très avancé, la bousculant malencontreusement, s’amusant à rire de leurs simagrées. La pauvre vieille progressait lentement s’aidant d’une canne à moitié cabossée, souriant aux deux lascars sans comprendre ce qui se tramait. J’accélérai mon allure jusqu’à me retrouver à quelques pas de la scène, lorsque d’un geste brusque, l’un des deux compères s’abattit sur l’octogénaire abasourdie, la renversant sans difficulté sur le pavé tandis que l’autre lui soutira son sac et prit la fuite immédiatement. Un quart de seconde plus tard, j’étais sur place, le premier voyou s’étant pris le pied dans la canne, il s’était lui-même fait choir aux côtés de l’appât et tentait avec maladresse de se relever pour s’enfuir à son tour. D’un coup de rein et du plus fort que je puis, j’envoyai ma jambe droite dans son épaule gauche espérant ainsi le stopper net dans son effort de fuite. Il fut déstabilisé, mais, tel un serpent sans ressentiment, il s’extirpa sauvagement par quelques contorsions, la douleur aiguë qu’il ressentit après mon coup bien placé ne l’empêcha pas de se soustraire à la rage qui m’habitait alors. Je tentai à nouveau de l’attraper par un pan de veste ou une jambe de pantalon, mais mes efforts furent inutiles, il était déjà loin, souffreteux mais ravi d’avoir échappé à ma sentence. La vieille, allongée de tout son long sur le trottoir, gisait comme un cadavre, les bas troués et les chaussons à demi défaits découvrant ses pieds tortueux. Son visage flétri semblait néanmoins serein et ses yeux étaient clos par la soudaine perte de connaissance qui avait suivi l’agression. Des badauds se précipitèrent alors, une fois le danger bien écarté et regardèrent le spectacle, me piétinant de leur inutile intervention. Je les entendais glousser des mots informes mais je devinais leur conciliabules : « quelle désastre, voyez cette pauvre vieille, ils s’attaquent toujours à plus faibles qu’eux … », « quelques sous, elle ne devait avoir que quelques sous à peine… », « elle a l’air amochée, est-ce qu’elle respire encore ? », « Il ne faut pas la toucher, attendez les pompiers… quelqu’un a-t-il pensé à prévenir les pompiers au moins ? » Les regardant ainsi, j’avais l’impression de voir un troupeau de gens bien intentionnés qui, après avoir savamment ignoré la vieille en pleine agression tout à l’heure, se faisaient fort à présent de dénoncer les horribles agissements de ces voyous, enfilant pour l’occasion leur fameux masque de compassion presque sincère sur leur visage si indifférent l’instant d’avant. Alors, à quatre pattes, péniblement, je m’extirpai de cette arène, impuissant à présent. J’aurai voulu prendre le pouls de cette femme, m’assurer qu’elle vivait encore, mais ils tenaient un siège d’où j’étais exclu, moi, l’invisible du moment… Je recherchai ma respiration un instant perdue dans l’affrontement et je parvins enfin à me relever. Un cercle impressionnant entourait à présent la victime mais personne n’avait osé lui toucher la carotide, nul ne pensait à lui laisser un peu d’espace aéré. J’entendis retenir une sirène bien connue, le camion rouge était enfin sur place, et je me dis que tout irait pour le mieux maintenant… du moins, le pensais-je fortement. 

                  Je me mis à épousseter énergiquement ma parqua froissée et poursuivit mon chemin comme si rien ne s’était passé, tant et si bien que je me persuadai moi-même que j’avais dû somnoler en chemin et que mon imagination m’avait joué un vilain tour. Machinalement, je m’arrêtai devant un kiosque à journaux, je me sentais un peu nerveux. Je pris un journal sur un présentoir et vis un gros titre qui attira mon attention : « Cette nuit, une école maternelle, cible de l’incendiaire fou ». Tiens me dis-je, il récidive celui-là, après le centre social incendié il y a quatre jours, il s’en prend à un lieu où l’on envoie des tous petits enfants innocents. Et toujours introuvable. Mais quelle publicité pour cet ignoble individu, en voilà un qui ne passe pas inaperçu au moins… Autour de moi, un groupe d’adultes discutaient de la nouvelle, ils disaient que « cet être mérite une bonne punition », mais qu’il « a dû souffrir dans son enfance avec des mauvais parents » et de toutes façons « que peut la société pour ces délinquants ? », il est certain qu’il « passera quelques années en prison avant d’être relâché pour bonne conduite » ainsi il pourra « tout à son gré récidiver ». Les cancans allaient bon train, c’était à qui le décrivait comme un homme intelligent pour savoir déjouer les pièges de la police, à qui le décrivait comme un cas psychiatrique d’importance pour l’évolution de la profession, à qui finalement lui donnait le bon dieu sans confession en certifiant « qu’on devrait emprisonner les parents de ce genre d’individu plutôt que l’individu lui-même, car ce n’est pas sa faute si on l’a mal éduqué ».A travers toute la ville et peut être tout le pays, cet être ignoble semblait déclencher les passions ; la nouvelle star de l’actualité, il ne pouvait être qu’un pauvre hère portant un masque d’aliéné ou de « fils de mauvais parents » pour attirer les foules sur son cas et que l’on parle de lui.

          Je voudrais leur parler, donner mon avis… Je balbutie quelques mots … Personne ne me voit, mon malaise n’appartient qu’à moi. Ces êtres, à la physionomie identique à la mienne, semblent ignorer ma présence comme si toutes les molécules de mon corps étaient dispersées dans cette brise. Cette idée me submerge, et si cela était vrai : si je n’étais qu’un souffle de vent, qu’un amas de particules en suspension que l’on fend sans s’en rendre compte lorsque l’on arpente les trottoirs comme ces marcheurs anodins ? Nausées, mal au cœur, j’ai un mal à l’âme incommensurable ! IL est vrai que, dans mon état, les émotions n’ont aucune valeur curative, bien au contraire. La maladie qui attaque mon corps est encore à l’état embryonnaire dans les laboratoires spécialisés. On étudie mon cas clinique. « Maladie orpheline » m’a-t-on dit pour conclure, comme on se débarrasse d’une verrue ou d’un cor au pied. « On recherche les molécules médicamenteuses qui pourront remédier à votre pathologie, il faut être patient… En attendant, prenez du bon temps, ne pensez pas trop à tout cela, ce n’est pas bon pour vous. » En allumant mon poste de télévision l’autre soir, je suis tombé par hasard sur un journaliste qui a fini par mettre un point final à mon espérance. Puisqu’il y avait peu de patients atteints de cette maladie orpheline, le maigre et seul traitement existant alors, et qui permettait de retarder l’inévitable, était tout simplement stoppé, définitivement. Manque de rentabilité. Peu de malades, malades inutiles. Avancée thérapeutique non conforme au rendement voulu. Un bon petit cancer bien placé aurait été le bienvenu car là, les subventions abondent de toutes parts ( quand elles ne sont pas détournées, mais il y en a tellement, que cela n’est qu’un ricochet dans l’eau). 

          Société de consommation, quand tu nous tiens ! Un peu plus loin dans ce même journal, j’en arrivai à la page « people » bien malgré moi. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre, en même temps que les quelques dizaines de millions de français qui lisent les quotidiens ou les hebdomadaires, qu’une actrice au faîte de sa gloire venait d’être hospitalisée pour une appendicite. Quel scoop! Un peu plus loin, une recette infaillible pour avoir une peau de star. En plein milieu, la chanteuse « Y » en vogue a accouché d’une mignonne petite fille à croquer, mais aucun écho du petit garçon que ma sœur vient de mettre au monde et qui pourtant est un beau bébé de quatre kilos cinq cent grammes. L’actualité a des raisons que l’audience n’ignore pas ! Masquer nos profondes erreurs et laisser affleurer la superficialité des êtres, cela demande si peu d’effort…Le caissier du kiosque me vit reposer nerveusement le support d’informations sur son présentoir. « Je n’ai rien contre vous » lui dis-je pour le rassurer et je m’éloignai. 

          Avant tout cela, marchant simplement dans les rues de ma ville ce clair matin d’avril, je rêvais à mon prochain tableau… Oui, car je suis peintre en plus d’avoir une maladie orpheline, l’un n’ayant rien à voir avec l’autre… Peindre avec passion, mon âme en bandoulière, mélangeant mes couleurs comme l’on mêle les rimes ou les notes, avec son cœur et… l’indéfinissable expulsion de ce que nous avons de plus vrai en nous… l’authenticité. J’aime à représenter ma vision d’un monde meilleur où la Nature foisonne, comme un havre de paix, miroir de mes aspirations. Je me sens un peu comme « un » Georges Sand à la dérive au fin fond de Nohant, sa « propriété-source » inaltérable de bien-être, authentique capteur de sensations véritables qu’elle distribue au gré de ses amours. Tout ce qu’elle aimait se retrouvait un jour à Nohant, sa très profonde nature vivante, sa réalité. Comme j’aime à faire découvrir, en touches pastels et couleurs vives sur ma toile, mon esprit dans toute sa nudité d’artiste. Mais après avoir lu mon journal tout à l’heure, je comprends mieux que les graffitis malsains que l’on trouve sur les murs de nos villes, font exploser l’audience adolescente qui leur sied, comme des « pamphlets » imminents à la surface de l’âme…Ils sont si simples à regarder : pas de profondeur, pas de bourgeon philosophique, par d’art pour l’art, juste un graphisme gratuit qu’on impose outrageusement à la vision de tous… Un cri du cœur dira-t-on sans doute ? Tout le malaise de la jeunesse dans ces tags ravageurs, salissants et s’imposants inexorablement partout, tellement plus regardés que nos palpitants, mis à nu sur nos chevalets incompris ! Ces jeunes dont on parle ont-ils besoin de revêtir ce masque de la hargne pour se faire voir et entendre ?

          Je marchais en bougonnant et ne cessais de ressasser mes convictions : « authenticité, authenticité… où donc est-elle perchée ? Dans quoi est-elle tombée ? » La place que j’atteignis sans m’en rendre compte était pleine de piétons qui se déplaçaient dans tous les sens. Quelle animation aujourd’hui, pourtant nous n’étions qu’un simple mardi matin. On entendait les commérages du marché non loin d’ici . Je pris une autre direction afin de ne pas risquer de me perdre dans la toile d’araignée de ces marchands friands de clients. Dans ma concentration à trouver la meilleure faille dans le dédale de badauds surexcités pour m’éloigner de l’épicentre, je ne vis pas immédiatement qu’une silhouette s’avançait vers moi, bien décidée à m’aborder. Elle se planta devant moi, avec fierté et me dévisagea. Je dus stopper nette mon avancée énergique et c’est enfin que je me rendis compte qu’une petite enfant de dix ou douze ans tout au plus ricanait de lire l’étonnement dans mon regard. Elle me salua poliment et je lui rendis son salut. Je lui demandai où se trouvaient ses parents car il était dangereux pour elle de se promener seule dans un centre ville aussi peuplé… elle se mit à rire mais je ne compris pas pourquoi. « Authenticité » répétait-elle . Etait-il possible qu’elle m’ait suivi depuis aussi longtemps pour qu’elle ait ainsi saisi le sens de mes grognements de tout à l’heure ? Peut-être avais-je même parlé tout haut ? J’eus un frisson dans le dos, mais la petite fille riait toujours en prononçant ce mot qui était mien. Elle prit ma main et m’amena un peu à l’écart. Puis sans attendre, elle me demanda : « Où est ton masque?» Je regardai autour de moi, dans quel guet-apens étais-je tombé ? Je lui répondis bien évidemment que je n’en avais pas et que j’en étais désolé, pensant qu’elle trouvait mon visage tellement ingrat. Elle riait plus fort et d’un geste ralenti, elle porta ses mains à son joli minois enfantin et l’arracha d’un seul coup. Je fis un saut en arrière. Surpris n’était pas le mot adéquat ici. J’étais plutôt stupéfait, extraordinairement stupéfait : je me trouvais alors devant une très vieille femme, toute pareille à la pauvre agressée de tout à l’heure, fripée mais souriante, tellement bossue qu’elle avait la taille d’un bambin.« Mon pauvre garçon, reprit-elle d’un ton toujours aussi amusé, sans masque, tu n’es rien ». 

          Pourquoi m’avait-elle ainsi abordé, moi, qui ne demandait rien à personne. Avait-elle senti mon désarroi tout à l’heure, en avait-elle été peinée et s’était-elle fait un honneur de m’aborder pour me morigéner ? « Autant t’y citer » répéta-t-elle, « autant t’y citer » Je sursautai à cette expression et cela me mit la puce à l’oreille. Elle m’invita à m’asseoir sur le pavé, elle-même se sentait quelque peu éreintée et réclamait de reposer ses pauvres jambes tortueuses. « Tout faire pour se faire remarquer, reprit-elle, autant t’y citer ». La presque centenaire avait fini par m’intéresser fortement. Elle ne cessait de sourire en me parlant, et je la trouvais belle. Quelle force de la nature ! Elle avait connu deux guerres, la faim et la misère, elle avait vécu dans plusieurs pays du monde où elle avait survécu à un tremblement de terre, un tsunami, une irruption volcanique, l’effondrement d’un immeuble en flammes et à la disparition des deux êtres qui avaient le plus comptés pour elle, son mari et son fils unique. Elle semblait si sereine que j’eus peine à retenir mes larmes à l’écoute de son récit. Elle ne cessait de me répéter qu’il n’y avait aucune raison de m’apitoyer sur son sort, tout faisait partie du passé et elle regardait uniquement vers l’avenir. A son âge, pensais-je, que peut-elle donc espérer ? Mais elle avait dû lire dans mon esprit parce qu’elle me répondit presque immédiatement qu’elle aimait la vie et qu’elle la respectait pour tous les malheurs qu’elle lui avait fait endurer, mais pour toutes les joies aussi, toutes les découvertes, tous les enseignements, toutes les beautés, les erreurs et les changements de direction qui lui avaient permis d’aller plus loin. C’était son authentique vie à elle, elle n’en regrettait pas un chapitre, pas un jour n’avait eu son assentiment. Et je pleurais complètement à présent, et elle riait de me voir ainsi, car ma peine était réelle et franche comme sa vie.« Je suis en paix avec moi-même » conclut-elle, « alors je peux me permettre de porter ce masque en tout état de cause ». 

          Je comprenais son message. L’erreur était universelle. Authenticité : les autres avaient compris « autant t’y citer », en s’acharnant à faire sensation à tout prix quel que soit l’enjeu, quel que soit le scandale, quelles que soient les issues… . Le fond de l’âme avait perdu son sens et son aspect « retouché » semblait avoir plus d’importance pour la multitude : il fallait ne plus être soi-même mais celui qu’il faut être ! Ordre nouveau et nécessaire pour figurer parmi les bons humains : Si tu assassines un autre être humain, tu seras rapidement reconnu, mais si tu fais le bien dans le tiers monde, on parlera peut être de toi mais dans trente ans ou bien quand tu te feras toi-même assassiné…Si tu achètes un Van Gogh aux enchères, on parlera de toi dans les journaux, mais si tu donnes quelques sous aux Restos du Cœur on parlera peut être de toi une seconde et demi à Noël lorsque l’on aime voir les âmes charitables à l’ouvrage ce jour où la magie opère…Si tu te présentes aux élections présidentielles avec un programme rutilant de bonne résolutions aussi improbables qu’impossibles, on t’offrira les unes des journaux, et ton nom sera sur toutes les lèvres, mais si tu élèves toute ta vie tes enfants dans le respect des autres en leur offrant toutes les chances que tu n’as pas eues, on ne se rendra compte de ton existence que si l’on te retrouve rongé par les impôts et pendu dans ta salle de bain…

          Toute voûtée qu’elle était, la vieille dame se redressa sur ses jambes et s’apprêtait à me quitter lorsqu’elle se retourna vers moi, d’un air grave . Je me levai également pour la serrer dans mes bras comme si elle avait été ma propre grand mère. Elle me laissa faire puis, jugeant que cela suffisait, fit un pas en arrière. Elle allait replacer sur son visage le masque de petite fille mais elle attendit un moment afin de me donner un dernier message : « La nature est authentique. Il viendra bien un jour où les pôles s’inverseront et où la banquise fondra complètement, où la Méditerranée ne sera plus qu’une mare asséchée, le Bangladesh une nouvelle mer et que la Comète de Halley se rapprochera trop prêt de la Terre… Ce jour est peut être encore loin… mais que vient faire la notion temporelle dans l’authenticité ? Le genre humain comprendra enfin qu’il faut baisser les masques et le mot authenticité reprendra sa signification devant l’adversité universelle…. Mais pas avant, mon ami… Alors, il faut faire avec. Reste toi-même, mais… enfile ton masque et vas-y ! »

©Dominique Guenin – Octobre 2006

Cet article a 1 commentaire

  1. très beau

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