Tétra

Tétra

Quand la vie tient dans un rêve…

          Bien calée dans mon siège côté hublot, à l’arrière de l’appareil, je tente de vider mon esprit afin de profiter des derniers moments de ce voyage. J’ai passé plus d’une heure à étudier, penchée sur ma tablette de cette classe affaire, les contrats que je m’apprête à présenter à nos futurs clients dans cette firme à Oslo en Norvège. Derrière moi, d’autres voyageurs sont encore plongés dans leur travail. J’en connais certains de vue, pour m’être retrouvée à plusieurs reprises dans le même charter. Nous avons tellement l’habitude de ces trajets professionnels que certains savent à présent combiner affaires et famille, c’est à dire qu’ils emmènent avec eux femme et enfants. C’est ainsi qu’un peu plus loin dans l’allée, on peut voir des enfants sagement assis et jouant avec leur jeux vidéos portables ou des femmes présentes auprès de leur commercial de mari, s’efforçant de passer inaperçues. Moi, je suis célibataire et je trouve cela plus pratique. Je n’ai que mes rêves à emporter avec moi avec une photo de mes parents. C’est vrai qu’ils sont toujours inquiets de me voir partir, alors, j’ai ainsi l’impression qu’ils sont un peu avec moi et qu’ils savent à tout instant où je suis et ce que je fais. Une hôtesse passe dans l’allée centrale, une nouvelle fois, pour nous proposer les habituels rafraîchissements. « Sommes-nous bientôt arrivés ? » demande une femme qui semble s’ennuyer fortement aux côtés de son mari qui ne relève pas même la tête. L’hôtesse répond poliment que nous serons en vue de l’aéroport d’ici quarante minutes. C’est alors qu’un bruit étrange se fait entendre à l’avant de l’avion, comme un objet bruyant renversé. Le cockpit semble être l’endroit d’où le son provient. Nous sommes tous interloqués. Les enfants stoppent leur jeu, les hommes d’affaires relèvent leur stylo ou leurs doigts lâchent les touches de leur computer personnel portable. L’hôtesse est surprise également et repart dans la direction opposée, décidée à aller voir de plus près. Elle n’a pas atteint son but que le rideau protégeant la cabine du commandant de bord bouge et la porte s’ouvre sauvagement. Deux hommes en cagoules en sortent tenant à la main des mitraillettes et nous menaçant aussitôt. Panique générale. Les enfants se mettent à crier, les mères hurlent encore plus fort, les hommes ont compris et tentent de calmer leur famille. « Vous ne bougez pas et tout ira bien ! », dit l’un des hommes. Le calme revient. Les passagers stoppent net leurs vociférations intempestives et subitement se cramponnent à leur siège, la bouche bien fermée et les yeux exorbités. Les quelques bambins se sont collés à leur père ou leur mère. L’autre homme prend alors la parole : « Vous êtes sages, c’est bien, mais tâchez de le rester. Nous détournons votre avion pour obtenir des réparations de la part de votre gouvernement. La somme que nous réclamerons pour votre libération est tout à fait honnête et justifiée, alors nous pensons que ceux qui sont à la tête de votre pays sauront abréger cette épreuve que nous vous faisons subir ». Bien tapie dans mon siège, ma tête ne dépassant pas du dossier, je n’en crois pas un mot. L’épreuve sera longue et les preneurs d’otages n’ont pas dans leurs yeux – seuls éléments de leur visage qui s’offrent à nous -, la sincérité dont ils habillent leurs mots.

          Ils ne m’ont sans doute pas vue. Je dois faire quelque chose mais quoi ? Je ne me suis jamais trouvée dans une telle situation. Que nous montre-t-on dans les films catastrophes ? Un personnage se trouve – par un fabuleux hasard – hors de portée des méchants au moment de la prise d’otages … et par dessus le marché, c’est un homme super intelligent, aguerris à tous les sports de combat, un athlète connaissant parfaitement les armes et particulièrement la bombe dernier modèle qui vient d’être posée dans un endroit inconnu de l’avion. Situation habituelle en somme. Il est caché et a tout vu, tout entendu, mais personne n’a remarqué sa présence. IL se met alors à la préparation d’un plan de sauvetage solitaire. Dans les films, le héros réussit toujours à la fin, et souvent au prix de périlleux rebondissements. Profitant d’une seconde d’inattention de la part de nos ravisseurs, je glisse sur le sol et passe derrière mon siège qui est le dernier de l’allée. Je me trouve en face d’un placard sur lequel un parachute est dessiné. Discrètement, de l’ouvre et découvre plusieurs parachutes entassés les uns sur les autres. Rapidement, je me dis que si je parviens à les distribuer aux passagers, nous pourrons tous sortir de l’avion et les ravisseurs n’y pourront rien. L’idée est périlleuse mais toujours meilleure qu’une rafale de mitraille au travers des sièges avec une descente à pic dans cette région montagneuse… Chacun de nous aura sa chance et les prières ne seront pas inutiles.

          Je prends donc un attirail et j’y lis rapidement les consignes qui y sont notées. Il est toujours bon de savoir comment ouvrir un parachute en cas de nécessité ! Mon sac de voyage sera parfait pour le dissimuler. Par chance, je l’avais mis à mes pieds pour y ranger mes dossiers avant l’attaque. J’entreprends de le vider au maximum en gardant l’indispensable, y place le parachute et le referme aussitôt. Mais le plus difficile reste à faire : comment distribuer ces encombrants paquets aux passagers sans se faire voir ? Je regarde discrètement les deux hommes qui semblent en grande discussion, sans doute sur le devenir de leurs revendications et donc de leurs otages. Ils semblent ne pas se préoccuper de ces derniers et leur surveillance laisse quelque peu à désirer.

          J’en profite pour attirer l’attention du passager qui se trouve le plus près de moi. Lorsqu’il me voit, il veut ouvrir la bouche mais je le stoppe net par un « chut »muet qui en dit long. Je lui donne un parachute avec la rapidité de l’éclair. IL semble avoir compris et le dissimule à ses pieds. D’un geste, je lui fait comprendre qu’il doit le faire passer devant lui et ainsi de suite afin d’accéder au premier rang, tous les passagers seront donc ainsi mis dans la confidence et serviront donc de « passeur » pour les autres. L’homme s’exécute, passe le paquet à son voisin devant qui, surpris à son tour, est arrêté également par un « chut » muet, puis il reprend sa position immobile et dégagée. Je vois alors que le plan fonctionne et mon paquet passe de pieds en pieds jusqu’au premier rang, sans encombre.

          La sueur perle sur mon front. Et si les preneurs d’otages me remarquent, qu’adviendra-t-il de moi ? Mais, n’écoutant que mon courage, je décide de continuer mon petit manège, et déjà, un nouveau parachute suit son chemin à travers la colonne de sièges. Soudain, alors que je me sentais enfin en confiance, voyant que les deux hommes étaient plus préoccupés par leurs invectives aux pilote et co-pilote de l’avion qu’à nous-mêmes, un enfant de six ans à peine découvre ma présence au moment où j’en étais à faire passer mon huitième parachute. Il s’exclame bruyamment : « j’en veux un, j’en veux un ».

          Alors, l’un des hommes se retourne et me voit, un paquet à la main. Il pointe alors son arme sur moi, me somme de me relever, de poser délicatement par terre ce que je tiens et de m’avancer vers lui les mains sur la tête. Bien sûr, je ne peux en vouloir à cet enfant, mais je sens mes jambes se liquéfier par la peur. J’avance dans l’allée centrale. Tous les passagers me regardent horrifiés, imaginant sans doute que ma fin est proche.Parvenue à hauteur de l’homme cagoulé, mon cœur devait battre si fort que ma poitrine allait certainement s’ouvrir.Le deuxième alors prit la parole : «Mademoiselle, vous semblez ne pas avoir compris que je comptais sur vous tous pour mener à bien notre action. Je vais devoir agir pour le bien être de tous. Vous êtes l’élément perturbateur, je ne vois qu’une solution : nous séparer de vous ! » Il se dirige alors vers la porte de l’appareil et continue « le voyage pour vous s’arrête ici mademoiselle. » je suis transie de peur. Le ravisseur semble bien décidé à me faire sortir de cet avion en plein vol. Je parviens, malgré ma grande frayeur, à avoir un sursaut de réflexion et tente de bredouiller quelques mots, en espérant qu’un son parviendra à sortir de ma bouche : « laissez-moi prendre mon sac de voyage s’il vous plaît ». Les deux hommes se mettent à rire et les passagers se regardent interrogateurs. « Comme il vous plaira » répond le premier terroriste. Puis, il désigne l’enfant qui a trahi ma présence et l’oblige à récupérer mon sac et à me le donner, puis il continue : « peut-être n’est-il pas très sympathique de vous laisser partir seule… cet enfant va donc vous accompagner » Horreur ! Je me mets à hurler « Non, pas un enfant, il n’a rien fait ! » « C’est exact, alors n’attendez plus Mademoiselle, et sautez » Il ouvre la porte de l’avion et tout se met à voler dans les allées, les papiers, les verres en plastique, des vestes. Chaque passager se cramponne comme il peut à son siège, les hommes en cagoules s’étant déjà agrippés à la poignée de fer du cockpit. L’un des deux tient l’enfant qui n’a pas eu le temps de s’asseoir. Inutile pour moi de chercher à me maintenir de quelque façon que ce soit, je suis inexorablement attirée vers l’extérieur.

          Je dégringole, il fait froid, terriblement froid. Ma vie défile dans ma tête, mais subitement je me sens résignée. Je relève alors les yeux pour voir l’avion s’éloigner de moi à tout allure, c’est alors qu’une chose incroyable m’extirpe de mon abdication : l’enfant a été projeté dans les airs lui aussi ! Pas le temps de penser que ces terroristes me font horreur et que sa mère doit être dans un état de choc incommensurable, il faut que j’agisse pour que cet enfant ne s’écrase pas au sol. J’ouvre mon sac, en dégage le parachute, l’enfile avec difficulté à cause de la pression de l’air. J’ai du mal à trouver la bonne position car je n’ai jamais utilisé ce genre de véhicule aérien. Je vois l’enfant un peu plus haut. Il est plus léger que moi, il descend donc moins vite. Je pense que je dois me trouver juste en-dessous de lui pour le réceptionner. Il hurle mais je ne peux lui répondre pour le rassurer et lui dire que je vais le sauver, mes cris ne lui parviennent pas, j’ai l’impression qu’il ne sort rien de ma bouche. Et puis la descente me paraît interminable, comme si le sol semblait reculer de plus en plus. En bas, tout est blanc. J’appuie sur le bouton pour libérer mon parachute comme je l’ai lu sur la notice et d’un seul coup je suis aspirée vers le haut avec une rapidité telle que je n’ai pas le temps de réaliser. Je me trouve à la même hauteur que l’enfant et risque de montrer trop haut pour l’attraper. Alors je lance mon bras droit vers lui en priant très fort d’y parvenir… et le miracle s’accomplit. Je le tiens fortement contre moi et nous descendons ensemble un peu plus lentement. Il semble se rassurer un peu à mon contact. En bas, les montagnes enneigées nous attendent. Bien que le sol me paraisse encore loin, d’un seul coup, le choc est brutal.

          Nous touchons un sapin et traversons le feuillage sans pouvoir l’éviter. Nos vêtements se déchirent un peu, puis, enfin, nous voilà sur la terre ferme. J’ai mal à tous mes membres. L’enfant a perdu connaissance, je le caresse et lui tapote doucement le visage. Il est tout froid. Je parviens à m’extirper de cet arbre et examine les environs. Je remarque alors un creux dans une roche apparente à quelques pas de là. Il me faut emmener ce petit être pour le protéger. Cette petite grotte est bien assez confortable pour nous deux. Je l’allonge à l’intérieur et tente de refermer l’endroit avec des branches pour que le vent, assez violent dans les parages, soit retenu à l’extérieur. Il respire faiblement mais il a reprit conscience. Il parvient à ouvrir les yeux et je lui souris en lui confirmant que nous sommes sains et saufs et qu’il n’a plus rien à craindre. Mais la peur ne le lâche pas si facilement, et il se pelotonne contre moi. IL faut que je trouve du secours. Peut-être devrais-je partir à la recherche de mon sac de voyage que j’ai du jeter lorsque j’ai ouvert le parachute. Il y a mon briquet à l’intérieur, bien utile pour faire un feu. J’explique à l’enfant que je vais revenir, qu’il peut me faire confiance, et que jamais je ne l’abandonnerai. Il accepte et me promet d’être sage et de ne pas quitter notre cachette de fortune. Je sors, il fait beau mais froid. Je monte sur le piton rocheux qui nous abrite afin d’observer les alentours. Je calcule ma chute et imagine que mon sac a dû piquer tout droit et ne doit pas se trouver bien loin. Je me mets donc à explorer l’endroit en effectuant des cercles autour de ma position initiale. Profitant des rayons du soleil qui semble veiller sur nos précaires vies, j’en profite pour ramasser du bois mort. Je cherche depuis plus d’une demi-heure à présent et me voici presque démoralisée. Je m’assois au pied d’un arbre, fatiguée par ma progression circulaire dans la neige qui me glace jusqu’aux os. Il faut que je souffle un moment avant de reprendre mes recherches sans perdre espoir, ne serait-ce que pour ce petit garçon là-bas, tout seul dans sa grotte, à qui j’ai promis la vie sauve. Alors mon regard vadrouille à travers la végétation, perçant tant qu’il peut l’épaisse masse verdoyante qui forme un rempart infranchissable. Puis, je regarde en l’air vers le ciel et tout à coup, il est là, mon sac est suspendu à une branche. En un instant, me voilà revigorée, et je commence à grimper. Mon instinct de survie me fait réaliser des prouesses, moi qui n’ait jamais pu monter dans un arbre, me voici bientôt à dix mètres du sol. J’attrape mon sac et redescend par le même chemin sans même m’attarder sur l’angoisse qui doit accompagner ma progression au dessus du vide. Après tout, je me suis trouvée à plus de mille mètres du sol tout à l’heure…

          Enfin, je retrouve la grotte et mon petit ami dont les larmes avaient fini par couler dans l’attente de mon retour. J’allume un timide feu à l’entrée de notre logis et presque immédiatement la douceur nous entoure. La neige fond par plaques, découvrant des herbes écrasées par le poids de l’hiver. Au fond de mon sac, j’aperçois quelques vivres que j’avais emportées pour le voyage, et que je partage volontiers avec mon petit protégé qui se met à dévorer les quelques barres de céréales que je lui présente. Son appétit fait plaisir à voir, mais nous devons nous restreindre et je lui explique gentiment qu’il faut en garder un peu pour demain. La nuit tombe rapidement, l’enfant s’endort, sa tête posée sur mes cuisses. Je me surprends à caresser ses cheveux comme s’il avait été mon propre enfant. Les gestes maternels semblent innés chez une femme, pensais-je.Rassurée, je me laisse envahir moi aussi par le sommeil.

          Soudain, au dehors, des hurlements se font entendre. Ce sont des loups qui semblent aux aguets. Notre feu s’étant éteint, ils se sont rapprochés , et nous voici deux proies de choix dans leur milieu naturel qui n’est pas le nôtre. Je réveille mon petit ami et lui conseille de gagner le fond de la caverne et de ne plus bouger. Je dois rallumer le feu pour éloigner les prédateurs mais je n’ai plus assez de bois, il faut que je sorte en chercher. Il me faut agir vite. Je trouve un bâton assez puissant que je me mets à manier pour effrayer les animaux qui ne bougent plus, ils attendent le moment propice où ils pourront exercer leur art de la chasse sur moi. Je m’éloigne de la grotte et sens que leurs regards perçant me suivent. Au moins, s’ils se concentrent sur moi, ils oublieront qu’il y a un petit être sans défense dans un creux de roche. J’entends des bruissements de neige, les pattes canines crissent sur la neige glacée par la température si basse à présent. Ils se rapprochent… je pense que tout est fini pour moi lorsqu’un coup de feu résonne et tous les loups déguerpissent. Un homme, emmitouflé dans une gabardine en fourrure, apparaît dans le rayonnement de sa lampe torche et me demande si tout va bien. Tellement surprise par cette apparition inespérée, je lui répond qu’il faut récupérer l’enfant que j’ai laissé dans la grotte. Je souris à ce sauveur et lui répète qu’un petit garçon m’attend non loin d’ici, mais il ne m’écoute pas, il veut que je le suive dans sa cabane de trappeur qui est tout à côté. Je suis alors outrée par son langage lorsqu’il me dit être « heureux de chasser un loup et de trouver une lionne pour lui faire passer un bon moment dans la chaleur de sa cabane ». Je comprends son allusion déplacée. Je lui crie que je ne peux abandonner l’enfant au milieu de la forêt, mais il se jette sur moi et me ligote les mains en me menaçant de son fusil. Quelle journée !

          Me voici à nouveau dans une mauvaise posture, après des terroristes en plein ciel, me voilà avec un pervers sexuel en pleine montagne ! Je suis contrainte de le suivre mais décidée à l’attaquer dès que possible. Mon fameux plan de sauvetage ! Comme au cinéma. Le héros, prisonnier fait semblant de trébucher, il parvient à prendre une poignée de terre et se retournant vers son kidnappeur, il la lui lance dans les yeux. Alors, le héros lui donne un coup de pied bien placé et le tour est joué… Oui, mais où trouver de la terre au milieu de toute cette neige ? Tant pis, essayons avec de la neige bien glacée et dure, cela fera, je l’espère, son effet. Alors je tombe par terre, il semble quelque peu désemparé, tend sa main pour m’obliger à me relever, c’est alors que je profite pour ramasser une grosse boule de neige avec mes deux mains attachées et la lui jeter à la figure avec le plus de force possible. L’homme est dérouté, il se met à vociférer des insultes à mon endroit, pointant son fusil dans ma direction, mais à l’aveuglette. Il tire à trois reprises sans savoir si l’axe choisi est le bon pour m’atteindre. Ayant prévu son action, je parviens à m’esquiver et cours me cacher derrière un arbre à la faveur de l’obscurité de cette fin de journée, qui m’aidera à rester invisible, même si proche de mon agresseur. Par bonheur, je découvre à mes pieds une pierre assez grosse, je la ramasse sans bruit et attend. Ma respiration est rapide et saccadée, je tente de calmer les coups répétés que mon cœur assène sans pitié à ma gorge. Enfin immobile, il me semble que je prie assidûment de ne pas être découverte avant d’avoir pu assommer ce trappeur. Je l’entend, il hurle toujours sa colère de m’avoir vu filer, et surtout son humiliation de s’être retrouvé en mauvaise posture devant une femme. Ses grossièretés verbales se rapprochent, et je sens mes jambes me quitter. Je chancelle, je vais tomber. Et puis, sa rage me frôle, il me tourne le dos. Soudain, je rassemble tout mon courage, une pensée fugace pour le petit être qui m’attend transi de froid et de peur dans la grotte, je m’abats sur l’homme et, de mes deux mains toujours attachées, je lui donne un grand coup de pierre sur la tête. Il s’effondre aussitôt. 

          Je me sens paralysée. Qu’ai-je fait ? J’ai tué un homme ! Aucun mouvement ne se voit sur le large corps inerte de ma victime. Respire-t-il encore ? Je dois le savoir. Au prix d’un véritable effort, je parviens à avancer mes pieds de quelques centimètres et me penche avec prudence. Il respire… Je suis rassurée, il n’est qu’inconscient. Cela veut dire qu’il peut être encore dangereux, je ne dois pas m’attarder… « La carabine… » me dis-je en m’éloignant, emportant ce butin sans gloire pour le cacher à distance du trappeur.

          Je retrouve la grotte où l’enfant grelotte de froid et de peur. Je lui raconte brièvement ce qu’il vient de m’arriver. Il est bien jeune, il ne comprend certainement pas tout ce que je peux lui dire, alors j’ai très envie de le prendre dans mes bras pour l’assurer que maintenant tout va bien. Mon retour déjà soulage sa souffrance et cela m’attendrit. Déjà ses petites mains s’affairent à défaire les liens qui enserrent mes poignets endoloris, et nous nous embrassons longuement. Tel un petit chat, il se love contre moi. Combien de temps restons-nous ainsi ? Je ne peux le dire. Nous sommes-nous endormis sans nous en rendre vraiment compte. Reprenant mes esprits, je prends la main de ce petit chérubin, rajuste son anorak et nous sortons de notre abri. Il fait encore nuit dehors, et froid. Mais déjà, une douce sensation lumineuse se fait ressentir, l’aube est toute proche. Les ombres se métamorphosent déjà. Elles paraissent moins sombres et moins angoissantes. Nous marchons à pas rapides à travers la neige et les fougères qui apparaissent par endroits, pâle verdeur de cette nature endormie par nécessité, nous frayant un chemin parfois avec difficulté. « Nous finirons bien par sortir de ce bois, et quelqu’un nous viendra en aide » pensais-je avec assurance. Tout à coup, alors que notre progression semblait efficace, le sol se dérobe sous nos pieds, et nous dégringolons, à n’en plus finir, une paroi glacée. Je tiens la main de l’enfant fortement dans la mienne, tentant de l’autre main d’atteindre quelque chose pour stopper cette infinie descente, une branche, une corniche, mais en vain. Et puis, un petit promontoire semble se détacher de la pente abrupte, et je parviens à attraper ce qui semble être une racine apparente. Heureux hasard. En bas, les flots tumultueux d’un torrent nous auraient engloutis à température non adéquat pour des jeux nautiques. Des rapides se profilent plus loin, je les entends. Nous aurions été perdus ! Un soupçon de réflexion et j’analyse la situation : nous voici nichés entre la vie et la mort à une dizaine de mètre du bas et à une centaine du haut, comme suspendus dans le vide… Je me cale du mieux possible contre la paroi, maintenant la racine salvatrice dans une main meurtrie par le gel et les éraflures, serrant l’enfant contre moi. Le fuite nous a exténués, nous haletons énergiquement, mais le sommeil a, cette fois encore, raison de nous… 

          Je dors, je me vois assise sur une balançoire dans un jardin public. Je suis une petite fille avec des couettes et des rubans dans les cheveux. Je me balance encore et encore, je ris à gorge déployée, et me balance toujours plus haut. Je vois une femme, en demi-teinte, ma mère sans doute, elle me regarde en souriant à quelques mètres de moi, applaudissant à mes exploits. Je me sens tellement forte et indestructible sur ma petite planche de bois que je lâche soudain les deux cordes, au plus haut de mon balancement, pour applaudir comme elle. Je vois, en ralenti, le visage de cette femme se figer, elle se met à hurler mais aucun son ne sort de sa bouche. Mes yeux semblent l’interroger, puis le noir envahit tout…

          Je me réveille en sursaut. Je suis assise au dernier rang, côté hublot de cet avion, en classe affaires. Un enfant, quelques rangées plus loin, me regarde en riant. Il ressemble trait pour trait à l’enfant qui était avec moi tout à l’heure sur cette corniche, abandonnés que nous étions dans la solitude enneigée de Norvège. Il me regarde et me fait des signes. Je comprends que je viens de faire tomber quelque chose : mon bagage à mains est renversé dans l’allée. Tout est calme autour de moi, l’avion est rempli de passagers qui comme moi, font cette traversée pour leur travail. Je commence à ramasser les objets en adressant un sourire complice à cet enfant. Celui-ci tente de se lever pour venir m’aider mais sa mère l’en empêche en le morigénant énergiquement, lui conseillant de ne pas parler aux étrangers. Je comprends le visage désolé de mon petit ami et lui adresse un sourire entendu. Une hôtesse arrive à ma hauteur et s’empresse déjà de m’aider. Je la remercie et elle me répond qu’il n’y a pas de quoi, que cela fait également partie de son métier.

          Je regarde par le hublot, tout est blanc et verdâtre en bas. Soudain, un coup de feu se fait entendre à l’avant de l’appareil, et presque immédiatement, l’avion pique du nez. Hurlement général. Les mères pressent leurs enfants contre eux, ceux-ci se mettent à crier. L’enfant me regarde à nouveau, sa mère, hystérique s’est levée comme une vraie furie et se met à courir à travers l’allée centrale sans plus se préoccuper de son petit. Le personnel aérien tente de la calmer mais rien n’y fait. J’aperçois le petit enfant dont le regard trahit une frayeur atroce. Il se lève alors et vient se réfugier à côté de moi réclamant mes bras pour le protéger. Je le serre contre moi comme tout à l’heure dans la grotte. Il me demande si je vais le sauver, je ne sais quoi répondre. J’appelle une hôtesse qui passe près de moi et lui demande de distribuer les parachutes. Etonnée de ma question, elle me répond qu’il n’y a pas de parachute dans ce genre d’avion. Il semble qu’il n’y ait donc pas d’espoir, la descente vertigineuse nous colle à nos sièges et bientôt nous nous écraserons dans une montagne hostile. J’embrasse le petit garçon, sors de mon sac une boîte de médicaments, des somnifères et lui en donne quatre. « Avale-les tout de suite, lui dis-je avec une extrême douceur, ainsi tu entreras dans le pays des rêves où les enfants sont toujours heureux». Confiant, l’enfant me regarde tendrement, ses yeux se ferment peu à peu et je continue à lui sourire… Je me surprends à chanter une berceuse pour le rassurer complètement mais aucun son ne sort de ma bouche…Je ferme moi aussi les yeux, résignée…Soudain un choc brutal parcourt tout mon corps ! J’ouvre des yeux démesurés.

          Une hôtesse est penchée sur moi. Non, il ne s’agit pas d’une hôtesse, c’est une infirmière, et elle me regarde avec insistance. « Catherine, dit-elle pour m’obliger à sortir du sommeil, Catherine ! » Je cligne des paupières plusieurs fois, mais mes yeux semblent exorbités par une peur indicible . «Catherine, répète l’infirmière, tout va bien, tu as fait un cauchemar… Ce n’est qu’un cauchemar ». Je me calme peu à peu et m’aperçois que je suis allongée sur un lit d’hôpital. Mes membres ne bougent pas, et ma tête qui me fait si mal, ne bouge pas, pas plus que mes lèvres qui voudraient tant parler.Seules mes paupières sont mobiles. Etrange. L’avion s’est sans doute écrasé et j’ai survécu… Mais où est l’enfant ? L’infirmière comprend mon désarroi et continue son explication:

          « Tu as eu un sommeil très agité, Cathy. Hier soir, lorsque je t’ai couchée après avoir fait ta toilette et t’avoir nourri, je t’ai fait la lecture d’un livre qui m’a semblé te plaire. Il était question du sauvetage d’un avion qui s’est écrasé en Russie et dont les rescapés se sont faits anthropophages pour rester en vie en attendant les secours. Mais il semble que cette histoire t’ai fait faire d’horribles cauchemars, j’en suis désolée».

          Je comprenais à présent que je me retrouvais dans ma triste réalité et je tentais de lui répondre. Le langage me revenait : je clignais des paupières, cet alphabet mis au point depuis quelques années et que j’avais appris avec difficulté et souffrance, était néanmoins un bienfait pour moi depuis l’accident de mon enfance. Je pouvais à nouveau communiquer, alors que j’étais restée complètement isolée de tous pendant plus de vingt années, irrémédiablement clouée sur un lit, un légume en sorte, jusqu’à la fin de mes jours, un être qui n’a plus d’identité, plus de joie, plus de peine, plus de vie, et peut être plus d’âme, une tétraplégique profonde…

          L’infirmière me regardait, elle savait déchiffrer mon langage car elle l’avait appris elle aussi, avec moi, afin de pouvoir me seconder à tout moment. Elle vivait ma détresse depuis toutes ces années, elle n’avait jamais voulu changer de service même lorsqu’on lui avait proposé une promotion. Une femme d’exception, une amie devrais-je dire… Je lui répondis « ce n’est pas un cauchemar, mais un rêve… » Elle fut surprise de lire cette réponse sur mes paupières, et me demanda pourquoi. Cela était une épreuve ardue pour moi, je devais me concentrer pour dire parfaitement ce que mon esprit voulait dire : «Oui un rêve où je marchais, courais, parlais, réfléchissais, prenais des risques, protégeais et câlinais quelqu’un de plus faible que moi, un rêve où je vivais ce que je n’ai jamais pu vivre éveillée. Même si j’ai été poussée hors d’un avion en plein ciel, si je me suis retrouvée dans un lieu enneigé loin de tout, si j’ai été entourée de loups affamés, si j’ai été ligotée par un être abject que j’ai assommé de mes propres mains pour me libérer, même si je me suis retrouvée en tête à tête avec un torrent fougueux où mon salut ne tenait qu’à un morceau de racine, j’ai ressenti à fond tout ce que j’ai vécu dans mon sommeil, comme si mon corps et mon âme avaient été enfin libres de s’exprimer loin de cet horrible lit d’hôpital sans avenir… » 

          L’infirmière déchiffrait tout ce que je disais et l’inscrivait dans un carnet. Elle m’avait expliqué, il y a des années déjà, que ce carnet permettait à ma famille de suivre mes progrès à chaque instant, et tout y était consigné, y compris nos conversations. Chaque jour, j’avais été d’accord mais à cet instant, je lui demandai de ne pas écrire ce que j’allais lui dire à présent. Elle fut surprise mais accéda à ma demande et posa le petit carnet sur la table de nuit. Je voulais simplement lui expliquer que ce rêve, malgré sa sauvagerie, m’avait enfin apaisée, car il m’avait permis, l’espace d’un instant, de retrouver l’usage de mes jambes, de mes bras, de mes lèvres, de ma tête comme un véritable être humain et que cela avait été merveilleux, bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. Tant d’intensité ! Je voulais, bien maladroitement sans doute, lui demander de m’aider une toute dernière fois et de me « laisser partir » à présent, car je n’avais plus rien à espérer de cette vie. Des larmes coulaient de ses yeux…

           Elle avait compris mon message, elle me connaissait si bien. Elle avait mon âge, elle était une amie, une sœur et une mère pour moi… Je savais que je ne pouvais demander une telle chose qu’à elle seule. Alors je lui demandai encore de se pencher vers moi pour poser sa joue sur mes lèvres afin de lui donner un baiser d’amitié, puis je fermai les yeux.  J’avais confiance…

©Dominique Guenin – 10 novembre 2006

Cet article a 2 commentaires

  1. Superbe, j’adore

    1. Merci Evelyne…
      Toujours là pour mes écrits… ça fait chaud au coeur <3

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